BlackRock : un danger méconnu.

Il existe dans le monde une entreprise multinationale aux conséquences destructrices beaucoup moins connue que Google ou Total : BlackRock, dont le statut est un fonds de gestion d’actifs.

La société BlackRock a été fondée en 1988 par Larry Finck. Elle collecte des fonds de particuliers ou de professionnels, via des fonds de pension, afin de les placer sur des actifs financiers. Inconnue il y a encore dix ans, la société BlackRock est devenue le plus grand gestionnaire d’actifs au monde. Dans son rapport annuel pour l’année 2019, BlackRock annonçait gérer plus de 7.429 milliards de dollars (soit le troisième PIB mondial après celui de des USA et de la Chine) d’actifs avec un bénéfice de 4,48 milliards dollars.

Cette croissance faramineuse s’explique par la crise financière de 2008. Les Etats n’ayant plus confiance dans les banques se sont tournés sur les investissements de BlackRock qui se sont avéré plus solides.

Derrière l’image d’une société humaine et altruiste ( BlackRock s’est engagée à respecter des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance qui en réalité ne suivent que sa propre politique interne), se cache une société possédant un petit nombre de parts dans presque toutes les grandes sociétés de la planète. Cette stratégie permet à BlackRock de siéger dans tous leurs conseils d’entreprises et d’influencer les décisions des dirigeants dans le sens de ses intérêts propres.

De nombreux spécialistes de l’économie et du domaine de la finance s’inquiètent de la position de ce géant mondial. Ils soupçonnent BlackRock d’investir dans plusieurs entreprises concurrentes d’un même secteur. On appelle cela « la propriété commune ». Cette méthode permet à BlackRock de maximiser ses bénéfices et de diminuer les risques. De cette façon, un seul centre de décision orchestre la rivalité entre société concurrentes, ce qui peut accélérer les faillites et les licenciements massifs.

Un autre aspect du géant mondial est sa filiale de “consulting” et son outil créé tout spécialement dans ce but, le logiciel Aladdin (Asset Liability Debt and Derivative Network). Ce logiciel utilisant algorithmes et intelligence artificielle de pointe pour analyser et prévoir les risques des investissements, est la pierre angulaire de BlackRock.

Aladdin est un monstre analysant des quantités phénoménales de données et piochant parmi tous les clients de la société mère. Or, depuis 2018, BlackRock est mandaté par la Banque Centrale Européenne pour gérer les capitaux européens. Cette situation crée un conflit d’intérêt où des données sensibles publiques sont utilisées à des fins privées, avec la bénédiction des institutions de l’Union européenne.

A ce sujet, BlackRock rétorque en invoquant ses “Murailles de Chine”, c’est à dire des séparations étanches entre la filiale de gestion des actifs et la division de gestion des risques. Nous savons pourtant que les grands patrons sont très doués pour contourner les règles. De nombreux exemples prouvent l’inefficacité de ces mesures comme lors de la crise grecque de 2010, où BlackRock avait investi massivement dans l’immobilier peu de temps avant que le gouvernement grec ne soit obligé, par l’Union Européenne, de privatiser ses bâtiments publics pour éponger sa dette.

BlackRock a ainsi pu mettre main basse sur l’immobilier grec et bénéficier d’une privatisation à bas coût. Or, la société mère de BlackRock analysait depuis plusieurs mois la situation grecque pour le compte de la BCE. Les conflits d’intérêt sont si flagrants que les promesses d’y mettre fin sont très fréquentes mais toujours sans lendemain.

Concernant l’environnement, à nouveau, les mensonges sont nombreux et la société ne respecte pas ses critères ESG (environnement, social et gouvernance). Elle investit massivement dans de nombreuses entreprises extrêmement polluantes telles que Total ou Vinci mais aussi dans des banques comme BNP Paribas (première banque française dans l’investissement du charbon). Pour maximiser ses profits, en bon capitaliste, BlackRock est donc occupé à détruire les travailleurs et leur environnement.

Emmanuel Macron avec, à sa droite, Larry Fink, patron de BlackRock, 10 juillet 2019.

Sans que cela ne dérange, BlackRock est toujours en place et pèse énormément sur les décisions de l’Union Européenne. Par exemple, depuis l’arrivée du président Macron en France, le représentant français de BlackRock, Jean-François Cirelli, participe activement aux « réformes » pour remplacer progressivement la pension par répartition par un système de capitalisation individuelle.

En guise de conclusion, contre un capitalisme par nature insensible à l’avenir des travailleurs, il est essentiel d’exiger un gouvernement qui protège la classe ouvrière et qui donc, exproprie la société BlackRock.

BR

Inde : « Le peuple refuse la division sur des bases religieuses ».

Des millions d’Indiens de toutes confessions manifestent contre les mesures discriminatoires prises à l’encontre des musulmans par le gouvernement BJP (1) du Premier ministre Narendra Modi (lire  encadré). Une mobilisation qui a des racines profondes, explique Nambiath Vasudevan, syndicaliste à Mumbai et coordinateur du Comité ouvrier international contre la guerre et l’exploitation, pour l’Internationale ouvrière (COI).

La population indienne n’a pas oublié ce qui fut le plus grand exode de l’histoire, en 1947 (2), lorsque les impérialistes britanniques ont organisé la partition de l’Inde, divisant l’Inde et le Pakistan, après avoir été contraints de mettre fin au joug colonial qui avait duré 250 ans. Les divisions territoriales sur des bases religieuses ont laissé de profondes cicatrices et le territoire du Cachemire reste un facteur de conflit. L’Inde indépendante adopta, en 1949, une Constitution qui déclarait que le pays était une « république souveraine, démocratique, laïque et socialiste ». Deux cents millions de citoyens indiens musulmans vivent dans le pays en harmonie avec le reste de la population. Mais l’ancêtre du BJP, l’organisation Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS),  n’a  jamais  accepté  cela, affirmant que la laïcité comme le socialisme sont « étrangers à l’esprit indien ».

Les  gens  sont  massivement descendus dans la rue contre les lois discriminatoires, plaçant le gouvernement  Modi  contre  son  propre peuple dans tout le pays. Mais la colère ne se limite pas à la citoyenneté : l’amendement  sur  la  loi  sur la citoyenneté (CAA) n’a été qu’un déclencheur. Le mécontentement bouillonnait depuis la « démonétisation » (3) de 2016 et avant. L’Inde est dans la ligne de mire de la mondialisation impérialiste depuis les années 1990. Les conditions de vie de la population ont toujours été la cinquième roue du carrosse. Moins de 5 % des 1,3 milliard d’habitants ont bénéficié de la politique du gouvernement Modi et de ses prédécesseurs. Les grands capitalistes ont décidé de jouer la carte Modi en 2014, lui donnant mandat de mettre en œuvre leurs plans : accaparement des terres paysannes, « réformes » du marché du travail, privatisations, remise en cause du secteur public…

Depuis 2014, le BJP au pouvoir n’a cessé à la fois de satisfaire les patrons et de faire des musulmans des boucs émissaires. La haine anti-musulmane  est  devenue  une  constante,  les  Indiens  musulmans  étant  accusés  d’être  responsables de la partition de 1947, de la crise au  Cachemire,  des  tensions  indo-pakistanaises et du terrorisme sous toutes les formes. Le gouvernement Modi n’a pas de réponse pour ceux qui réclament des emplois, un système de Sécurité sociale, un meilleur système de santé, d’enseignement… Mais il menace régulièrement le Pakistan « de lui donner une leçon » et accuse ses opposants d’être des « antinationaux » et des « terroristes ».

Depuis des mois, les étudiants de Delhi se mobilisaient contre les hausses des frais d’inscription. Le BJP était en train de perdre une à une ses positions dans les organisations étudiantes. Lorsque Modi proclama la loi martiale contre le peuple de l’État du Cachemire, les étudiants furent les premiers à protester. Alors le gouvernement Modi a décidé de se déchaîner contre eux, en particulier ceux de l’université Jawaharlal Nehru de Delhi.

Mais les étudiants ont poursuivi leur mobilisation. Le 15 décembre, ceux de l’université Jamia Millia Islamiya de Delhi ont protesté contre les lois discriminatoires. La police de la capitale, sous contrôle direct du gouvernement, a brutalement envahi dortoirs et bibliothèques pour réprimer, au mépris des franchises universitaires, blessant de nombreux garçons et filles et provoquant une vague de solidarité des étudiants de toute la ville, mais aussi des parents et de la population. La mobilisation contre les mesures discriminatoires  s’est  étendue.  


Manifestation, le 1er janvier 2020 contre l’amendement ‘citoyenneté’ du gouvernement Modi.

Dans  l’État  d’Uttar  Pradesh, le plus peuplé du pays, dirigé par le BJP, le Premier ministre – un prêtre hindouiste – avait menacé de punir tout protestataire. La répression y a fait 19 morts, 70 blessés graves et plus de 7.000 arrestations. On relève également deux morts dans l’État du Karnataka, lui aussi dirigé par le BJP. Mais les gouvernements de nombreux États – sans lesquels le gouvernement fédéral ne peut mettre en œuvre ses lois – ont d’ores et déjà annoncé qu’ils  n’appliqueraient  pas  les  mesures  anti-musulmans. À Calcutta, le Premier ministre de l’État du Bengale-Occidental marchait en tête d’une manifestation de centaines de milliers de travailleurs.

Les  jeunes  et  les  étudiants,  qu’ils  soient  hindous ou musulmans, sont en première ligne pour protester. Ils défendent la démocratie et la laïcité d’une Inde multiculturelle. Des millions d’Indiens, quels que soient leur âge, leur religion ou leur caste (4), se dressent ensemble contre le gouvernement  Modi  et  ses  mesures  discriminatoires. Le BJP a tenté des contre-manifestations, mais à Mumbai, il n’a pas réuni plus de 6 000 personnes le 27 décembre, quand ceux qui marchaient contre le CAA étaient plus de 30 000 à manifester. Les manifestations continuent chaque jour et rappellent celles qui ont lieu simultanément au Chili, à Hong Kong, en Irak ou au Liban. À l’exception du BJP, tous les partis sont opposés aux mesures et nombre d’entre eux appellent à une semaine d’action du 1er au 8 janvier, ce qui pourrait entraîner dans la mobilisation de larges fractions de la population urbaine et rurale à travers le pays. Le 8 janvier, les principales centrales syndicales du pays appellent les travailleurs à une journée de grève interprofessionnelle. Il y a quelques mois, la une du magazine américain Time qualifiait Modi de « grand diviseur ». Il en a fait la preuve depuis. Mais le peuple de l’Inde refuse la division du pays sur des bases religieuses. Ce sera une bataille de longue haleine.

Nambiath Vasudevan, le 1er janvier 2020

(1) Le parti d’extrême droite hindouiste au pouvoir depuis 2014.

(2) De douze à quinze millions de personnes furent contraintes à fuir, souvent sur des centaines ou des milliers de kilomètres, et un à deux millions furent tuées lors des massacres interreligieux provoqués par la partition.

(3) En novembre 2016, le gouvernement Modi, mettant en circulation de nouveaux billets de banque sous prétexte de lutter contre l’économie souterraine, fit perdre des sommes faramineuses à des centaines de millions de travailleurs et de paysans.

(4) Strates sociales divisant la société hindouiste. Les basses castes et les Dalits (« Intouchables ») se situant en bas de l’échelle.

« Des mesures clairement discriminatoires », Rajiv, étudiant indien.

Deux mesures ont été adoptées au Parlement indien : l’amendement sur la loi sur la citoyenneté (CAA) – qui modifie la loi de 1955 – et le Registre national des citoyens (NRC). Le CAA facilite l’accès à la nationalité indienne à tout individu entré en Inde depuis décembre 2014, victime de persécution  religieuse,  tout  en  précisant  qu’il  ne concerne que les hindous, les sikhs, les jaïns, les bouddhistes, les chrétiens… mais pas les musulmans. (…)

Toute personne ne pouvant faire état de sa nationalité indienne sera susceptible d’être arrêtée, quelle que soit sa religion. Ce qui vise tout particulièrement les musulmans,  qui  pourraient  ainsi  être  victimes  d’arrestations ou de procédures arbitraires. C’est  clairement  une  mesure  discriminatoire, en violation de l’article 14 de la Constitution de l’Inde qui établit que « l’État ne peut priver quiconque de l’égalité devant la loi et de la même protection de la loi sur l’ensemble du territoire de l’Inde ».

Nous, citoyens d’une république laïque, souveraine, socialiste et démocratique (telle que l’Inde est définie par sa Constitution – ndlr), condamnons fermement  ces  mesures  du  gouvernement et  demandons  qu’elles  ne  soient  pas  appliquées.