Un groupe d’experts au service de qui ?

Le lundi 6 avril, la Première ministre Sophie Wilmès a annoncé la mise sur pied d’un groupe de 10 experts qui préparera le déconfinement graduel du pays. Le GEES (Groupe d’Experts en charge de l’Exit Strategy) est chargé « d’élaborer une vision stratégique afin de guider la période d’assouplissement des mesures prises dans le cadre de la lutte contre le Coronavirus ».

Mais comme l’écrit la FGTB dans un communiqué (1) : « ce groupe est constitué de 10 personnes dont cinq du domaine de la santé et 5 du domaine économique. On s’étonnera de ne pas y retrouver un expert en médecine du travail ni un expert en droit du travail et/ou social. »

Parmi ces 5 « experts » issus du domaine économique, on retrouve l’administrateur de sociétés Johnny Thijs. Dernièrement, il a été président du conseil d’administration de Recticel, Corealis, Golazo, d’Hospital Logistics et administrateur de l’entreprise de transport et logistique H. Essers. Il est aussi conseiller de CVC et Lazard Benelux. En octobre 2019, il rejoint le conseil d’administration d’Electrabel. Il a également été nominé par le magazine Trends au titre de « manager de l’année ».
Ancien CEO de Bpost de 2002 à 2014, il a joué un rôle important dans la rénovation de l’entreprise. En effet, lors de son mandat, il sera responsable de la suppression d’environ 18 000 équivalents temps plein, de la suppression de nombreux bureaux de poste, de la mise sous pression de son personnel, de l’introduction d’un nouveau statut précaire pour les facteurs non statutaires, de la privatisation et de l’entrée en bourse de la Poste (dont une partie des profits est versée au fonds d’investissement CVC dont il est actionnaire), etc. Il quittera Bpost lorsque le gouvernement de l’époque tentera de diminuer son salaire de 1,1 million d’euros par an à 650.000€.

Le GEES peut également compter sur la participation de Mathias Dewatripont, licencié en sciences économiques à l’ULB, doctorant en économie à l’université de Harvard, aux États-Unis. Ce Bruxellois de 60 ans est professeur d’économie à l’ULB et donne aussi des cours en la matière au prestigieux Massachusetts Institute of Technology. Il est considéré comme un des rares Belges qui pourraient un jour recevoir un Prix Nobel d’économie. En balance avec Pierre Wunsch pour le poste de gouverneur de la BNB, sa spécialité est la stabilité du système financier, qui s’est révélée très utile lors de la crise financière de 2008 et celle de l’euro qui en a découlé ; stabilité qui a vu l’état sauver les banques responsables de la crise avec l’argent du contribuable ! Belle expertise mais au service de qui ?

Le groupe est également composé de Pierre Wunsch, gouverneur de la Banque nationale de Belgique (ayant travaillé pour Didier Reynders quand celui-ci était ministre des Finances), qui souhaite que les Belges continuent à travailler dans la mesure du possible, afin d’atténuer l’impact de la crise sanitaire liée au coronavirus, même s’il disait, le 28 mars, « je sais que c’est un peu en contradiction avec le message ‘Restez chez vous‘. Nous devons pourtant trouver un équilibre entre cette crise de santé publique et notre économie. » Au sujet des primes octroyées aux personnes envoyées au chômage ou à ceux qui sont obligés d’aller travailler : « Nous ne devons pas donner des incitants aux gens pour qu’ils restent chez eux. Quant aux gens qui perçoivent encore leur salaire, ils n’ont pas besoin d’indemnités. » (2)

Pour Jean-Marc Nollet (ECOLO), « il me semble que l’humain n’est pas au centre du groupe de travail dans sa composition actuelle » (…) « pourquoi n’y trouve-t-on pas de sociologue, d’anthropologue, de spécialiste de la santé mentale ? ». Ne fallait-il pas y penser avant de soutenir inconditionnellement un gouvernement ultra-libéral avec des pouvoirs spéciaux ?

Le docteur Thomas Orban semble, lui, bien mesurer la situation : « Quand je vois par exemple des ministres qui parlent de déconfinement à la télévision, qui le préparent et qui disent que c’est pour bientôt, je me demande si ces gens-là mesurent l’impact de ce qu’ils racontent publiquement ».

La priorité de ces personnages n’est pas la santé de l’immense majorité mais bien la santé économique des entreprises. Est-ce que l’énorme majorité de la population peut donc faire confiance à une Première ministre qui décide de former une taskforce avec de tels « experts » ? Mais pourrait-il en être autrement étant donné que 9 des 12 ministres formant ce gouvernement sont issus du MR/Open VLD, partis représentant directement l’intérêt des grands possédants ? La décision récente de donner 1 milliard d’aides supplémentaires pour les soins de santé alors que 50 milliards sont directement offerts aux banques ne répond-t-il pas à la question ?

La FGTB a raison quand elle constate qu’ « il reste une quantité importante d’employeurs qui usent et abusent des règles en vigueur, ne privilégiant que le seul profit au mépris des travailleurs et de leur santé.
Il ressort du terrain que la situation dans beaucoup d’entreprises relève de l’absurde. Ainsi, on impose sous peine d’amendes aux citoyens un certain comportement lorsque dans le même temps, sur leur lieu de travail, ces mêmes obligations ne sont plus d’actualité pour les employeurs. Ce « deux poids deux mesures » est irrespectueux vis-à-vis des travailleurs et grave du point de vue de la santé publique.
Dans un autre registre, il est particulièrement choquant de constater que les employeurs cherchent à se soustraire à leurs obligations légales en matière de salaire garanti.
(…) le Gouvernement, semble considérer davantage et prêter une oreille plus attentive aux considérations patronales. Ce faisant, c’est le point de vue de millions de travailleurs qui n’est pas pris en compte.
(…) La FGTB rappelle que les mesures en vue de maintenir le pouvoir d’achat des personnes en chômage temporaire ne suffiront pas en l’état. Il n’est pas rare que des familles constatent amèrement une perte de revenus de plusieurs centaines voire milliers d’euros.
(…) La FGTB s’inquiète aussi du sort des « oubliés » du système. À savoir, toutes les personnes qui ne bénéficient pas des dispositions prises et qui se trouvent aujourd’hui sans revenu et sans solution.
(…) on ne peut pas considérer cette crise majeure comme anecdotique ! Au contraire, cette crise sanitaire met en lumière les failles et limites d’un système économique et financier à la dérive et contaminé par des théories libérales et capitalistes désuètes et inefficaces. Au contraire, ce moment de crise intense doit nous amener à repenser de manière profonde nos modes de consommation, de production et de travail.

Néanmoins, on peut s’interroger sur les conclusions qu’en tire la direction de la FGTB quand elle écrit « il appartient au Gouvernement de faire face à cette situation de précarisation des familles avec la même mansuétude et la même célérité que pour les entreprises. »

Laisser ce gouvernement nommer ses experts, s’occuper de notre santé et mener sa politique pendant des mois n’est-il pas en contradiction avec les intérêts de la population travailleuse ?

Gaëtan Coucke

(1) http://www.fgtb.be/-/la-fgtb-appelle-au-dialogue-et-a-la-concertation-pour-eviter-une-crise-sociale-?fbclid=IwAR08k0kciOSV7_8diM3nYJGzTGT6BVbo5LMf464w_WoY3niaWcq_xO3_LfU(2) Pour rappel, les mesures prises par le gouvernement ont un impact très important sur le monde du travail. 44% des travailleurs belges travaillent aujourd’hui à domicile et 33% ne travaillent plus, en raison de la fermeture de leur entreprise. Au moins 700.000 travailleurs (23%) sont encore appelés à travailler sur leur lieu de travail habituel et à qui on fait prendre des risques pour leur santé.