La réforme des Centres PMS : « Notre métier est remis en cause »

Interview de Marco Falaschi, assistant social, délégué syndical:

n collectif de travailleurs en CPMS (centres psycho-médico-sociaux), en lien avec des collègues des services de Médiation scolaire et des Equipes mobiles s’est récemment fait connaître, inquiets de ne plus pouvoir exercer à l’avenir leurs missions dans de bonnes conditions. Nous donnons ici la parole à un de ses initiateurs.

Votre initiative est une réaction aux travaux du « Pacte d’excellence » qui remet en cause le rôle des Centres PMS et des services de médiation et d’équipes mobiles, en reliant leur travail essentiellement à la lutte contre le décrochage scolaire. Peux-tu expliquer ce qui pose problème dans les changements envisagés ?

Fondamentalement les missions des CPMS s’exercent au bénéfice des enfants scolarisés et de leur famille, avec la garantie de l’indépendance et du secret professionnel pour nos bénéficiaires. Notre mission, en résumé, est de veiller à ce que les conditions nécessaires à l’apprentissage et à la réussite scolaire puissent être remplies, en vue de l’épanouissement de l’enfant et de l’adulte en devenir. Nous accompagnons les enfants et familles dans la recherche et la compréhension des difficultés vécue avec la scolarité. Nous respectons leur temps, leur croyance, leur pouvoir d’intervention. Nous soutenons l’école en vue d’aménagement raisonnable. Nous avons une obligation de moyen, pas de résultat.

La réforme des PMS prévue nous déplace au service de l’école, nous attribuant des missions de contrôle, rompant en cela autant avec l’indépendance qu’avec le secret professionnel. Nous devenons liés par une double contractualisation à l’école et aux résultats, sous le contrôle du DCO (délégué aux contrats d’objectifs), en vue d’objectif purement scolaire sur lesquels nous n’aurons aucune prise.

Notre axe de prévention est réduit, sinon supprimé, parce que difficile à mesurer et que le pacte est atteint de « quantophrénie » (la maladie de la mesure : tendance à vouloir traduire systématiquement les phénomènes sociaux et humains en langage mathématique, ndlr).

Notre regard et approche multidisciplinaire sera gravement mis en péril, autant par le regroupement en vue d’économie d’échelle prévue (de +/- 180 à 100 centres) que par le questionnement de la pertinence de cette approche.

Les enfants issus de familles précarisées, autant que ces familles, seront surveillés, contrôlés, pas accompagnés ou soutenus par nos services et ensuite dénoncés auprès de la DGE et des équipes mobiles, dans un processus « d’éducation parentale » jugeant, normalisateur, qui rompt avec l’éthique qui fondait l’engagement de nos métiers jusqu’ici.

Tout cela est développé dans les deux documents produits en réflexion et rédaction collective avec des collègues médiateurs scolaires de la CWFB.

Le « Pacte d’excellence » prône l’école inclusive, c’est-à-dire la diminution du nombre d’élèves dans l’enseignement spécialisé jugé trop cher selon les critères budgétaires en vigueur. Comme les agents des CPMS se positionnent-ils en général dans cette problématique ?

Depuis plusieurs années, le « processus d’intégration » a été mis en place entre l’enseignement spécialisé et ordinaire. A la base ce processus devait permettre à des enfants inscrits en enseignement spécialisé, de rejoindre avec une aide adaptée-spécialisée l’enseignement ordinaire, en vue d’y poursuivre leur parcours et d’obtenir une certification ordinaire mieux valorisée. Il apparaît que 90% des « intégrations » procèdent à l’inverse de soutiens d’enfants inscrits en ordinaire qui reçoivent un accompagnement spécialisé en vue de rester en enseignement ordinaire.

Ces deux voies vident l’enseignement spécialisé de son public, alors que les difficultés observées en enseignement ordinaire sont de moins en moins prises en charge par cette forme d’enseignement. De plus en plus d’enfants sont envoyés dans les dispositifs de soutien scolaire et/ou de traitement des troubles de l’apprentissage (psychomotricité pour les enfants en maternelles ; logopédie, guidance psy, école de devoir, pour ceux du primaire ; service d’accrochage scolaire, service de santé mentale, psy pour les élèves du secondaire).

Autrement dit, il y a un rétrécissement de la norme pour les élèves réussissant leur parcours ordinaire et une approche individualisée et médicalisée des difficultés observées.

Une piste d’explication serait que les cohortes d’élèves seraient de moins en moins intelligents, moins compétents, sous stimulés et non soutenus dans le travail scolaire par les familles qui se désolidariseraient de l’école. Une autre piste irait dans le sens de l’usure du dispositif scolaire et des enseignants, de la précarisation des familles, du renforcement de la relégation scolaire et de la non mixité sociale et culturelle, de l’obligation de résultat lié aux effets de concurrence et de quasi-marché scolaire, du non emploi structurel et de l’idéologie de l’école vecteur d’insertion socio-professionnel (cf bassin scolaire et bassin emploi, CPU,…)

En conclusion l’école inclusive, prônée par le « pacte d’excellence » est un leurre qui permet de vider l’enseignement spécialisé de ces moyens, afin de les rediriger vers l’enseignement ordinaire où les difficultés d’apprentissage ne sont déjà pas suffisamment prises en compte.

Au regard de notre modèle d’état social-actif-libéral, l’échec scolaire n’est pas un problème, il est une solution qui justifie la relégation scolaire et socio-économique qui s’en suit.

Où en est la réforme des CPMS ? Un décret est-il en préparation ? Quelle est l’opinion de la nouvelle ministre ?

Il y a bien un décret en préparation pour la réforme des CPMS inspiré de la note du Chantier N°15, elle-même détaillant l’avis N°3 du Pacte, pour la partie des CPMS (la note est disponible sur demande aux adresses de contact du Bulletin Unité, ndlr).

Le phasage du pacte prévoit pour la réforme des CPMS un décret qui entre en vigueur en septembre 2020. Une mise en conformité des centres entre 2020 et 2021, et la mise en application des réformes à partir de septembre 2021.

Notre « fenêtre d’interpellation » est courte et nous sommes victimes de l’opportunisme alimenté par les effets de concurrence entre réseaux et entre CPMS, afin de « se placer » pour ne pas être « mangé » par les fusions.

Les directions PMS étant particulièrement en danger puisque nous passerions de +/- 180 centres donc de directions à 100. Or, les équipes CPMS étant très mobiles dans l’espace (déplacement dans les écoles) et dans le temps (forte rotation du personnel surtout psy), les directions ont un pouvoir administratif qui leur a été abandonné par les travailleurs peu syndiqués et/ou mobilisés pour la défense de leurs droits.

Quant au métier « d’agent PMS » il est tellement décrié, mal perçu, mal connu, autant par les bénéficiaires (pour qui le PMS est le « méchant qui a envoyé en spécialisé »), que par les écoles (qui nous trouvent trop peu présent et trop peu à leur service), que nous avons du mal à nous rappeler les fondements éthiques et profondément sociaux de nos métiers.

Comment vois-tu la suite à donner à votre initiative ?

Mon expérience des grèves et mouvements sociaux dans le secteur du travail social me laisse penser qu’il va falloir déployer énormément d’énergie, pour mettre en mouvement un collectif suffisamment solide, pour à la fois :

‑ convaincre un maximum de collègues PMS, enseignants, parents, du danger de la réforme en cours ;

‑ lutter contre cette réforme en cours ;

‑ obtenir son annulation ;

‑ repenser plus globalement l’enseignement et le travail des PMS en dehors du pacte.

Je ne me pose pas la question de la justesse de cette lutte : sans lutte, la réforme passera et nos métiers seront tellement transformés qu’il faudra les renommer. Nous avons déjà reçu beaucoup de soutien de collègues PMS et de l’associatif.

L’étape de la diffusion de nos documents est franchie, nous allons devoir maintenant envisager l’étape de rencontre avec les décideu(se)r(s) politique, plus qu’avec les technicien(ne)s qui ont prémâché le travail de mise en forme.

J’ai la faiblesse de penser que le choix politique prime sur celui de l’économique ou du technique qui devrait être à son service et non l’inverse que l’on nous prêche depuis plus de 30 ans.

J’espère donc arriver à rencontrer des politiques en charge de ces choix et de leur faire entendre combien ils et elles en seront tenus responsables (et non pas comptables) au service des citoyen(ne)s qui leur ont donné mandat. Enfin, rappeler à une ministre socialiste de veiller au sort des plus précaires ne devrait pas être bien compliqué ! Sinon, comme Laurette (Onkelinx) et Marie (Arena) avant elle, Caroline (Désir) devra affronter les « cris du peuple » qu’elle aurait dû recevoir et écouter.

1996 : le décret de Laurette Onkelinx supprimant 3.000 emplois est rejeté par les enseignants en grève.

Interview extraite du Bulletin Unité n°49-11 janvier 2020

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