Le pacte pour un enseignement d’excellence Déni de démocratie – Manipulation de l’opinion

Tribune Libre de Michel Verbiest, extraits (1).

Pourquoi le pacte d’excellence est-il mis progressivement en œuvre  en dépit de toutes les critiques émises à son sujet ? (…)

Il est vite apparu que le projet de profonde réforme pédagogique annoncé par le  pacte d’excellence n’était qu’un écran de fumée. Certes, il s’appuyait sur un triple constat incontestable : notre enseignement est abusivement sélectif, socialement injuste et peu efficace.

Mais le pacte d’excellence a, en réalité, d’autres visées :

– Réduire autant que possible le surendettement galopant d’une Communauté française rendue exsangue par une loi de financement mal négociée.

–  Semi-privatiser progressivement l’enseignement public pour, à terme, inscrire notre système scolaire dans le grand mouvement international de privatisation de l’enseignement.

Ces objectifs ne pouvaient évidemment être dévoilés aussi crûment. Dès lors, une véritable stratégie de manipulation de l’opinion et de verrouillage tendant à réduire au silence toute forme de contradiction a été mise en place :

– Rupture du lien entre les négociateurs du pacte (les membres du groupe central) et les instances qu’ils étaient censés représenter.

– Répétition continuelle, à travers les médias, de l’adhésion très majoritaire du corps enseignant au pacte, ce qui ne reflétait nullement la réalité.

– Organisation de séances d’information (et non de consultation) censées donner l’illusion que les enseignants ont pu s’exprimer.

– Tentatives de discrédit systématique des contradicteurs sans toutefois apporter des éléments objectifs démontrant que leurs arguments sont faux.

–  Déni constant même en présence de preuves irréfutables.

(…) Le pacte se met en place dans la plus grande improvisation. Et qu’en dire si, en plus, certaines mesures provoquent une régression grave du système scolaire ? C’est le cas de la fusion des enseignements technique et professionnel ne laissant plus que deux filières après le tronc commun : la filière de transition (préparant aux études supérieures) et la qualifiante (préparant à l’exercice d’un métier et ne permettant plus aucun accès immédiat à l’enseignement supérieur).

C’est un bond de plus de cinquante ans en arrière, à l’époque de la reconnaissance des humanités techniques permettant aux élèves diplômés de l’enseignement technique de suivre tous les types d’enseignement supérieur. Le dualisme ainsi installé dans l’enseignement prépare le dualisme social qui se verra ainsi accentué.

(…) Dans les conditions où les choses se déroulent, il est difficilement compréhensible – et totalement hallucinant pour ce qui concerne le P.S. – qu’une réforme de l’enseignement porteuse de tant de menaces puisse s’installer sans apparemment émouvoir grand monde. Comment cela est-il possible ?

(…) Nous voyons se concrétiser ce pacte qui avance, décret après décret, sans que rien ne semble pouvoir enrayer cette machine infernale.

Pourquoi ? Comment cela est-il possible ? Comment se fait-il que les pouvoirs organisateurs et leurs fédérations acceptent sans broncher des mesures qui, pour certains d’entre eux, particulièrement ceux de l’enseignement officiel et tout spécialement ceux des enseignements technique et professionnel dans un premier temps, signent leur arrêt de mort ? Comment les parents regroupés en fédérations se sont-ils laissé embobiner sans essayer d’en savoir plus ?

Une conjonction d’intérêts

La situation financière de la Communauté française est catastrophique. Elle s’enlise dans un endettement auquel on se demande comment elle pourrait faire face. (…)

Dans ce contexte et en dépit des dénégations répétées des défenseurs du pacte, il est évident que ce dernier est bien plus dicté par des impératifs budgétaires que par des préoccupations pédagogiques. (…) des économies sont prévues pour le fonctionnement des écoles, notamment :

–  tendance à l’éradication de l’échec sans véritables moyens d’accompagnement,

–  suppression des classes bénéficiant de normes d’encadrement favorables,

–   transfert d’élèves de l’enseignement spécialisé vers l’enseignement ordinaire,

– suppression jusqu’à la fin de la troisième secondaire de véritables activités techniques et pratiques nécessitant des locaux et du matériel spécifiques, des enseignants spécialisés ainsi que des normes d’encadrement réduites pour des raisons de sécurité,

–  fusion des enseignements technique et professionnel en une filière qualifiante privilégiant une formation en alternance, donc une présence réduite des élèves en milieu scolaire (…)

Les estimations d’économies à réaliser (sont) reprises dans les dernières pages de l’avis 3 du groupe central. Ces estimations prouvent sans conteste la volonté de faire des économies.

S’il restait un doute sur le fait que le pacte n’a vraiment pas une visée pédagogique prioritaire, il suffirait d’aller vérifier la constitution de la cellule opérationnelle du pacte. Cette cellule a pour mission de rédiger les plans d’action et de piloter leur mise en œuvre. Cette cellule compte trois chefs de projets seniors, un « Data scientist », un juriste senior, un expert financier et budgétaire, un responsable des ressources humaines senior, un expert des politiques de l’éducation, un expert analyste de données, un « Project management officer » et deux gradués administratifs.

Vous avez bien lu : onze personnes dont une seule a un lien avec l’enseignement. Les autres sont des juristes, des économistes, des gestionnaires. Et on nous prie de croire que le pacte est une réforme essentiellement pédagogique.

Instaurer la privatisation de l’enseignement

Pour réaliser cet exercice de réductions budgétaires, les responsables politiques de la Communauté française ont fait appel à la société Mc Kinsey. Et celle-ci a répondu oui  dans un élan vibrant d’enthousiasme. Vibrant mais suspect.

Car on peut quand même se demander pourquoi une société généralement tournée vers le management industriel et l’économie de marché accepte de se pencher sur le sort d’une institution publique, en principe peu lucrative, en déliquescence. (…)

Mais alors, que cherche Mc Kinsey ? C’est l’O.C.D.E. qui va nous aider à mieux comprendre. Voilà ce que dit cette organisation à propos de l’enseignement : « Tous les élèves n’embrasseront pas une carrière dans le dynamique secteur de la « nouvelle économie ». En fait, la plupart ne le feront pas, de sorte que les programmes scolaires ne doivent pas être conçus comme si tous devaient aller loin. » (…) Puisque les programmes scolaires ne doivent pas être conçus comme si tous devaient aller loin et puisque l’école peut choisir de supprimer certaines activités ou de les faire payer par les parents, la conclusion est évidente : pour bénéficier d’un programme scolaire « qui permet d’aller loin », il faudra payer.

C’est la voie largement ouverte à la privatisation. Et c’est, il y a peu de doutes à ce sujet, la raison pour laquelle Mc Kinsey s’occupe des malheurs financiers de la Communauté française.

C’est, de manière tout aussi évidente, la raison pour laquelle la transformation de l’enseignement organisé par la Communauté, d’essence purement publique, en un organisme d’intérêt public de type B (c’est-à-dire significativement distancé d’un véritable contrôle public) était nécessaire pour amorcer la pompe de la privatisation. (…)

La direction de la CGSP – Enseignement, dont ici sur la photo Joseph Thonon, son secrétaire général, a été associée aux travaux du « Pacte ».

Les syndicats

[NDR : Le texte aborde ensuite en détail l’évolution de la position des dirigeants de la CGSP. On est ainsi passé d’une position d’opposition en un soutien plus ou moins caché.]

Tribune Enseignement CGSP, octobre 2014. Pascal Chardome (secrétaire général de la CGSP-Enseignement)  sous le titre :

« À quelle sauce veulent-ils nous manger ? (…) Nous avons rappelé à nos interlocuteurs que, à moins d’être atteints de schizophrénie, il nous serait difficile d’en même temps :

– s’asseoir autour d’une table pour débattre d’un pacte pour un enseignement d’excellence ou pour entamer les négociations sectorielles 2015-2016 ;

– réagir à la hauteur des économies projetées. »

[NDR : Position qui évoluera pour aboutir à :]

(…) Tribune CGSP Enseignement, février 2016. Pascal Chardome :

« Une partie importante du processus vient également d’être initiée et consiste en la consultation des enseignants sous deux formes :

– une invitation à participer à des « ateliers pédagogiques » organisés de janvier à mai dans 8 villes (sous couvert de la formation continuée !!!) et à y débattre de pas moins de 28 thèmes distincts ;

– un questionnaire par voie électronique qui sera soumis à 500 enseignants et portera sur la charge de travail (encore !) et la carrière, sur le développement professionnel et sur la transformation du métier.

Lors d’une entrevue avec la Ministre, les organisations syndicales ont déjà émis plusieurs remarques sur le choix des questions (pas toujours en relation avec les thématiques du Pacte), sur la garantie d’anonymat et de confidentialité et sur les critères de sélection des «heureux élus» invités à répondre à l’enquête (si tel est votre cas, nous vous invitons à en informer au plus vite votre secrétaire régional).

Nous serons attentifs au sort qui sera réservé aux résultats de ces consultations : viendront-elles comme il nous a été assuré, en appoint aux réflexions des participants du Pacte ou seront-elles utilisées à des fins moins avouables ?

Quoi qu’il en soit, nous continuerons par notre participation à agir pour que les plans d’action qui suivront les rapports apportent les réformes attendues et appropriables par les enseignants, sans préjudice pour leurs conditions de travail. »

Commentaire : Voilà donc comment est organisée la consultation des enseignants : 8 journées en ateliers et un questionnaire envoyé à 500 enseignants (choisis par qui et comment ?). Rappelons qu’il y a plus de 100.000 enseignants en Communauté française. On ne peut pas parler d’une large consultation. Pendant la période préélectorale, certains partis politiques ont démontré qu’il était possible de lancer de larges consultations des citoyens quand on le veut vraiment. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il est tenu compte des avis émis mais c’est une autre histoire. (…)

Quand le décret sur les prestations des enseignants sortira en mars 2019, on verra les syndicats se rebiffer et parler d’un décret « fancy fair » pour dénoncer le surcroît de travail imposé. Et là, docteur, c’est grave. Ces mesures étaient clairement annoncées dans l’avis 3 à la rédaction duquel ont participé les syndicats. La schizophrénie se complique d’une crise d’amnésie.

Comme on le voit, la CGSP Enseignement a joué un rôle pour le moins ambigu à l’égard du pacte d’excellence. Quand on considère le manque de réaction devant la transformation de l’enseignement organisé par la Communauté française en O.I.P., il y a de quoi être éberlué devant ce titre en première page de la Tribune CGSP Enseignement de septembre 2018 : « L’enseignement officiel, l’école de tous pour tous ». (…)

Où en sommes-nous ?

Au moment de clôturer ce document, le Gouvernement de la Communauté française vient d’être constitué après les élections de mai 2019 et de nombreux mois de négociations. Les Libéraux du MR ont bien obtenu quelques modifications, notamment pour ce qui concerne le tronc commun et le C.E.B. Mais les grandes orientations du pacte sont maintenues et tout semble mis en place pour poursuivre l’opérationnalisation des mesures annoncées.

La nouvelle coalition au pouvoir à la Communauté française, PS-MR-Ecolo, a gardé le Pacte d’excellence.

Le verrouillage du système est bien installé : les postes-clés dans les cabinets ministériels et les organes de décision liés à l’enseignement ont été attribués aux fervents partisans du pacte (ou, tout au moins, ceux qui ont adopté l’attitude de ferveur requise pour ne pas déplaire).

En conclusion (provisoire)

J’arrive au bout de la relation des faits que j’ai vécus. Septembre est passé et avec lui, la rentrée scolaire. Une semaine seulement après la reprise des cours, le journal Le Soir annonçait déjà une pénurie d’enseignants. Les directions sont contraintes d’engager des personnes n’ayant aucun titre reconnu : une sur deux en géographie, une sur quatre en mathématiques et en langues. Les associations de parents dénoncent le fait que les familles doivent recourir aux leçons particulières pour compenser cette situation. Pour autant qu’elles en aient les moyens.

Et pendant ce temps-là, le pacte d’excellence avance imperturbablement. En quelques mois, des décrets essentiels ont été votés : le pilotage du système éducatif, la définition de la charge de travail des enseignants (à la hausse et sans compensation, évidemment), la transformation de l’enseignement organisé par la Communauté française en organisme d’intérêt public de type B. Quant au tronc commun, il fait ses premiers pas dans l’enseignement maternel. (…)

Ce pacte d’excellence, si mal nommé, n’apportera que des difficultés supplémentaires à notre enseignement qui n’a vraiment pas besoin de cela. Ce dont il manque cruellement, c’est d’un refinancement. Mais aussi d’une approche honnête. Une approche qui reconnaît l’impossibilité de rendre l’école plus juste dans une société où l’injustice grandit constamment. Rendre la pédagogie dans les classes plus efficace constitue évidemment un levier important. Mais cela suppose un accroissement des moyens. Pour autant, cela ne suffira pas. L’école doit être aidée de l’extérieur par un réseau pluridisciplinaire organisé officiellement – et non tributaire des bonnes volontés – pour soutenir les familles et les élèves pour lesquels les vicissitudes de la vie constituent un obstacle à la scolarité.

Ce prétendu pacte de prétendue excellence n’est qu’un écran de fumée pédagogique qui tente de camoufler des objectifs économiques et le dessein de privatisation d’un enseignement de qualité pour quelques privilégiés au détriment d’un enseignement de service public laissé à l’abandon.

Dans Le Monde diplomatique de septembre 2019, Clotilde Dozier et Samuel Dumoulin signaient un article intitulé « La bienveillance, cache-misère de la sélection sociale à l’école ». Ils terminaient sur cette note, évoquant l’école d’autrefois : « Le tri social des élèves existait déjà hier. Mais l’institution ne consacrait pas autant d’efforts à le rendre invisible ». Le pacte d’excellence n’apportera rien à notre système éducatif, sinon un supplément d’hypocrisie.

(1)Le texte date du 14 octobre 2019, sa version complète est disponible sur demande.

Article du 22 décembre 2019 et extrait du Bulletin Unité n°49.

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