DR n°6-Chute de l’URSS, pourquoi ?

Le Cercle d’Etudes et de Débats, animé par les militants du CORQI, organisait ce samedi 17 mars une conférence avec les historiens Jean-Jacques Marie et Eric Aunoble, sur le thème : « De la Révolution d’Octobre 1917 à la chute de l’U.R.S.S., comment et pourquoi ? ». La conférence a réuni une centaine de personnes.

Eric Aunoble a abordé deux questions : les rapports entre le sentiment national ukrainien et son utilisation par le pouvoir bureaucratique et la situation réelle de la classe ouvrière en URSS. Jean-Jacques Marie a exposé les causes de l’effondrement du pouvoir soviétique. Pour faire bref, il a expliqué que cet effondrement était le résultat de la combinaison entre l’incapacité de la bureaucratie à continuer d’empêcher les travailleurs soviétiques de s’exprimer politiquement, face aux mouvements de grève qui tendaient à se généraliser dès 1989, et l’aspiration toujours plus forte des couches bureaucratiques à vendre librement sur le marché mondial le produit de leur détournement de la propriété sociale.

J-J Marie est revenu sur l’origine de la montée de la bureaucratie et de son excroissance démesurée. C’est l’isolement international de la révolution d’Octobre, dont les sociaux-démocrates sont les principaux responsables, qui a créé les conditions politiques de cette émergence. La guerre provoquée par l’intervention militaire impérialiste contre la révolution dès 1918 a décimé les militants révolutionnaires, malgré la victoire de l’Armée rouge. L’absence d’extension de la révolution dans les pays européens développés a nourri le développement d’une couche sociale nationale n’ayant, à son tour, aucun intérêt au développement révolutionnaire international.

Retenons de la discussion qui a suivi ces exposés deux remarques défavorables à cet exposé exprimées par des participants. La première remarque a consisté à reprocher aux orateurs d’avoir occulté les bienfaits de l’industrialisation (plans quinquennaux) et d’avoir oublié l’importance de la victoire soviétique sur le régime nazi.

Les orateurs ont répondu que les plans quinquennaux ont développé de manière extraordinaire la production dans un pays exsangue et ont multiplié par dix le nombre d’ouvriers, mais que cela ne doit faire oublier d’aucune manière que ce progrès s’est effectué parallèlement au développement d’une couche de privilégiés, au train de vie nettement supérieur à celui du reste de la population. Tout au long de l’histoire de l’URSS, les travailleurs de l’URSS ont mené une grève passive contre les inégalités salariales. La bureaucratie n’a jamais été capable de surmonter la contradiction et toutes ses tentatives d’empêcher la décomposition du régime ont échoué.

Quant à la guerre, gagnée contre les nazis grâce à la volonté acharnée du peuple à défendre les conquêtes d’Octobre, Jean-Jacques Marie a rappelé les décisions de Staline et de sa couche bureaucratique contre les veuves de guerre. A partir de 1947, pendant que les hauts dignitaires abusaient de leurs privilèges d’Etat (voitures de luxe, etc.), des centaines de milliers de veuves furent envoyées dans les camps, condamnées pour avoir chapardé un peu de blé ou quelques pommes de terre pour nourrir leurs enfants.

Jean-Jacques Marie illustre là ce qu’il exprime de façon beaucoup plus explicite dans ces nombreux ouvrages, à savoir que le résultat des plans quinquennaux et la victoire contre le nazisme sont des actifs dont le mérite revient aux peuples et non à la bureaucratie qui a surtout alourdi la tâche.

La deuxième remarque se voulait polémique en reprochant aux orateurs de ne pas tenir compte de la corruption dans le système capitaliste. Autrement dit, si la corruption a mené à l’effondrement de l’URSS, pourquoi n’en serait-il pas de même pour le capitalisme ? On peut aussi penser que dans ces interventions, il était reproché aux orateurs de ne pas défendre le système soviétique face au système capitaliste, selon la vieille conception des deux camps opposés : d’un côté, le camp de l’impérialisme et de l’autre,  le camp de l’Union soviétique, en réalité le camp du stalinisme.

Jean-Jacques Marie est revenu en détail sur la corruption de la bureaucratie érigée en système généralisé. Un capitaliste ne s’enrichit pas à cause de la fraude ou du vol mais grâce à l’extorsion de la plus-value. Le bureaucrate, lui, vole le produit du travail social. La corruption est la seule voie pour le bureaucrate de s’enrichir.

Mais les bénéfices rapportés par cette corruption étaient limités par toute une série de dispositions liées au maintien de la propriété sociale. Ainsi, la richesse personnelle des bureaucrates ne pouvait pas être réinvestie pour obtenir des profits. Les privilèges étaient des privilèges sur la consommation. Il n’y avait pas de transmission par héritage. Ce sont ces limitations que les bureaucrates ont fait sauter au moment de l’explosion de l’URSS. Les bureaucrates, organisés en clans mafieux, se sont intégrés dans le marché mondial en s’appropriant chacun des morceaux de la propriété sociale. A l’inverse, dans le système capitaliste, même si la corruption est répandue, elle est dominée par le régime de la propriété privée des moyens de production. Au passage, on peut ajouter que le régime capitaliste est au bord de l’effondrement, non pas à cause de la corruption, mais bien à cause de ses contradictions profondes qui le conduisent dans une impasse. Pour surmonter sa crise, le capitalisme menace d’enfoncer toute l’humanité dans la guerre et la barbarie.

En revenant à la question posée par la conférence, Jean-Jacques Marie a ironisé sur ceux qui prétendent que l’URSS s’est effondrée uniquement parce que Gorbatchev a été payé par les USA et qu’il a trahi les intérêts de travailleurs. L’histoire est certes faite par les hommes mais jamais par des individus isolés. La cause de l’effondrement est à rechercher à l’intérieur de l’URSS. L’URSS a été minée de l’intérieur par la bureaucratie qui devait se tourner vers l’impérialisme pour aller jusqu’au bout de ses intérêts.

J-J Marie a d’ailleurs rappelé le « pronostic » de Trotsky dès 1936, en pleine ascension du régime stalinien : « Deux tendances opposées grandissent au sein du régime : développant les forces productives — au contraire du capitalisme stagnant — il crée les fondements économiques du socialisme ; et poussant à l’extrême, dans sa complaisance envers les dirigeants, les normes bourgeoises de la répartition, il prépare une restauration capitaliste. La contradiction entre les formes de la propriété et les normes de la répartition ne peut pas croître indéfiniment. Ou les normes bourgeoises devront, d’une façon ou d’une autre, s’étendre aux moyens de production, ou les normes socialistes devront être accordées à la propriété socialiste. La bureaucratie redoute la révélation de cette alternative. » Autrement dit, l’alternative est : ou bien le socialisme par la révolution politique, ou bien la restauration du capitalisme par le truchement de la bureaucratie agissant comme courroie de transmission de l’économie de marché mondiale.

On peut au passage évoquer la manière dont le PTB explique l’effondrement de l’URSS. Dans un article paru dans le journal Comactu de fin 2017, il est dit que la révolution de 1917 est « le début d’une première tentative dans le monde de construire le socialisme, faite de réalisations mais aussi de sérieuses erreurs, qui va marquer l’histoire du 20ème siècle » et « Evidemment, l’expérience socialiste soviétique a été marquée de sérieuses erreurs mais la révolution d’octobre reste un événement majeur… ». Cet article s’adresse aux jeunes sympathisants du PTB. Certes, il s’agit d’un article court qui se veut didactique sans entrer dans les détails. Néanmoins, le lecteur ne saura pas de quelles « erreurs » parle-t-on à deux reprises.

Il y a 20 ans, le PTB, stalinien, expliquait la chute de l’URSS par les positions politiques de la direction du parti communiste. Il aurait suffi que les dirigeants rejettent le « révisionnisme » de Khroutchev et le socialisme eût été sauvé. « La révision du marxisme-léninisme a détruit le pouvoir ouvrier de l’intérieur. (…) La bureaucratie et la dégénérescence idéologique et politique à la direction de l’appareil d’Etat et du parti, la révision du marxisme-léninisme effectuée à partir des 20ème et 22ème congrès du PCUS, et portée à son apogée dans la politique de la perestroïka, le rejet des principes fondateurs du communisme dans la théorie et la pratique, ont conduit à la contre-révolution et, avec l’aide de l’impérialisme international, au renversement du socialisme en URSS.» (1). Aujourd’hui, le discours est différent : « Ces régimes-là (URSS, Chine, etc.) ne sont pas nos modèles de société. Nous sommes complètement opposés aux méthodes non démocratiques utilisées dans ces pays. C’est une évolution majeure du PTB : depuis notre congrès de 2008, nous avons tourné la page et nous nous tournons vers l’avenir pour créer un marxisme du XXIe  siècle. Donc, non, le PTB ne veut pas instaurer un régime soviétique en Belgique. » (2) La chute de l’URSS s’expliquerait-elle par une question de « méthode » dans la réalisation du socialisme ?

L’ancien dirigeant du PTB, Ludo Martens, écrivait en 1992 : « Trotski répondait que la restauration capitaliste était impossible sans une insurrection armée de la bourgeoisie et sans une guerre civile prolongée. Sa thèse de l’impossible restauration servait à détruire toute vigilance politique et idéologique et à promouvoir une attitude de conciliation envers l’opportunisme à l’intérieur du parti et envers l’ennemi de classe dans la société. » (3) Ainsi, la restauration du capitalisme en URSS serait due au manque de vigilance politique sous l’influence de Trotsky. Comment renverser les rôles à bon compte !

Après la chute de l’URSS, certains ont  voulu critiqué le point de vue de Trotsky en 1936 qui écrivait : « l’évolution des contradictions accumulées peut aboutir au socialisme ou rejeter la société vers le capitalisme ; la contre-révolution en marche vers le capitalisme devra briser la résistance des ouvriers. » Ces critiques affirment que puisque le capitalisme a été restauré sans résistance des travailleurs, Trotsky s’est trompé et d’une certaine manière, les travailleurs sont responsables.

Or, une conclusion importante a été tirée par Jean-Jacques Marie : si la chute de l’URSS a ramené le pays à l’époque du capitalisme, le processus n’est pas achevé. La propriété d’Etat est encore très importante. Par exemple, la compagnie Aeroflot n’est toujours pas privatisée (on reporte d’année en année). Si les « Occidentaux » n’aiment pas Poutine, ce n’est pas à cause de la Syrie, mais en raison de leur volonté d’en finir complètement avec la propriété sociale. De leur point de vue, Poutine n’est pas leur homme pour détruire ce qui reste des Conquêtes d’Octobre. Ces conquêtes sociales sont toujours vivantes et représentent un obstacle majeur pour les capitalistes.

Toujours est-il que la question qui demeure est celle de l’organisation indépendantes des travailleurs, celle du parti politique qui doit rassembler les travailleurs de Russie et d’ailleurs, non seulement pour la défense des conquêtes  d’Octobre mais aussi pour réaliser l’autre branche de l’alternative : « Supposons la bureaucratie soviétique chassée du pouvoir par un parti révolutionnaire ayant toutes les qualités du vieux bolchevisme et enrichi, en outre, de l’expérience mondiale de ces derniers temps. Ce parti commencerait par rétablir la démocratie dans les syndicats et les soviets. Il pourrait et devrait rétablir la liberté des partis soviétiques. Avec les masses, à la tête des masses, il procéderait à un nettoyage sans merci des services de l’état. Il abolirait les grades, les décorations, les privilèges et ne maintiendrait de l’inégalité dans la rétribution du travail que ce qui est nécessaire à l’économie et à l’état. Il donnerait à la jeunesse la possibilité de penser librement, d’apprendre, de critiquer, en un mot, de se former. Il introduirait de profondes modifications dans la répartition du revenu national, conformément à la volonté des masses ouvrières et paysannes. » (La Révolution trahie, L. Trotsky, 1936)

Légende : Mineurs du Kouzbass, 11 juillet 1989 – Sur la banderole : « Nous tiendrons jusqu’au bout » 1er jour de la grève des mineurs à Mejdouretchensk, dans la région de Kemerovo.

(1) http://www.communisme-bolchevisme.net/documents_mouvement_communiste_internationnal.htm

(2) http://www.lesoir.be/archive/recup/494435/article/actualite/belgique/2014-03-14/raoul-hedebouw-crise-resulte-l-essence-meme-du-capitalisme-il-y-une-alternative

(3) http://www.marx.be/fr/content/le-trotskisme-au-service-de-la-cia-contre-les-pays-socialistes

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