DR n°4- Le Portugal et l’U.E.

Interview d’un militant membre de la section portugaise du CORQI. :

En Belgique, la presse fait état du redressement de l’économie du Portugal en écrivant que cela met à mal le discours de ceux qui prônent la rupture avec l’Union européenne. Les syndicats ont largement relayé l’idée qu’on peut mener des politiques de relance dans le cadre européen. On lit que ce « redressement économique et social prend Bruxelles à contre-pied ». On lit aussi que le gouvernement portugais est parvenu à réduire le déficit sans baisse des dépenses publiques, sans réformes structurelles du travail et sans réduction des protections sociales, à l’inverse de la politique de l’UE. Quelle est la réalité de ces affirmations ?

Prenons ces affirmations une à une. Y a-t-il des “politiques de relance” de la part du gouvernement PS/PCP/BE (1)?

Les deux budgets du gouvernement PS/PCP/BE pour 2016 et 2017 étaient des budgets d’austérité et de “rétrécissement” économique en stricte conformité avec les indications et les restrictions imposées par l’UE : réduction du déficit public, augmentation de l’“excédent primaire” (soit recettes moins dépenses publiques hormis les intérêts de la dette).

Même en ce qui concerne la prétendue non obéissance stricte du gouvernement aux injonctions de Bruxelles, il faut savoir qu’en 2016, le ministre des finances a eu massivement recours à la constitution de “réserves budgétaires” qu’il n’a finalement jamais libérées, appliquant par là-même, sans le dire, les “efforts additionnels” exigés par la troïka après le budget approuvé initialement par le parlement.

Les seules mesures “de relance” prises par le gouvernement ont consisté dans la levée (très progressive) de certaines des inimaginables restrictions appliquées par le gouvernement de droite précédent sous la botte de la troïka, y compris des coupes sèches des salaires de la fonction publique et de toutes les pensions allant jusqu’à 30% et l’allongement des horaires de travail de la fonction publique sans compensation. Des mesures jamais mises en œuvre en aucun pays européen sauf la Grèce. Des mesures dont le gouvernement de droite avait lui-même dit qu’elles n’étaient que provisoires et annulées dès que les circonstances le permettraient.

Sans baisse des dépenses publiques? Faux. En 2016 l’investissement public est tombé à moins de 2% du PIB, soit le pourcentage les plus bas de toute l’UE. L’investissement public contient naturellement des composantes fondamentales de ce qu’on est en droit de considérer comme du “salaire collectif” arraché par les luttes ouvrières après la révolution de 1974 : les systèmes de transports publics, les hôpitaux, les écoles publiques, etc. Les usagers qui vivent l’écroulement des transports publics dans les grandes villes (aucun bus n’a moins de vingt ans d’âge, des ferrys dont dépend un énorme pourcentage des travailleurs à Lisbonne bricolés, fréquences et fiabilité de tous les moyens de transport en chute absolue), ou encore l’impossibilité de recourir à des soins de santé en temps utile et les écoles fermées à cause de la pluie sont le prix que payent les travailleurs pour le nouveau modèle d’austérité. Ainsi que le pays en feu tout l’été, faisant plus d’une centaine de morts, alors que les moyens de combat sont limités et la forêt est à l’abandon et en proie au négoce de la pâte à papier.

Par ailleurs, le gouvernement s’est engagé à ce que “à l’horizon 2021 la gestion budgétaire sera basée sur la réduction de la dépense (-3 points de pour-cent du PIB par rapport à 2017) accompagnée d’une réduction des recettes, surtout des recettes fiscales (-0.6 p.p. du PIB). (cf. Plan de stabilité et croissance)”. Le gouvernement s’est engagé jusqu’en 2021 à réduire nominalement de 10% la dépense publique des salaires (par rapport à 2017).

Sans réformes structurelles du travail? Faux. Le gouvernement refuse de révoquer les “réformes structurelles” du travail mises en œuvre par le gouvernement précédent, notamment la “caducité des conventions collectives” et la précarisation croissante du marché du travail. Le patronat a d’ailleurs accepté l’augmentation du salaire minimum à condition que le gouvernement ne touche pas aux dites “réformes”!

Sans réduction des protections sociales? Le démantèlement de la santé publique, de l’école publique et des transports et de nombreux autres services publics par soustraction de tout investissement public parle une autre langue, voir plus haut.

Politique de relance, redressement de l’économie?  Il faut savoir que l’économie portugaise (mesuré par le PIB per capita) a atteint au deuxième trimestre 2017 (2) pour la première fois une valeur équivalente à celle qu’elle avait en 2010. Elle avait certes auparavant chuté profondément sous le coup des politiques de la troïka UE/FMI/BCE.

Si le gouvernement a accepté d’augmenter très légèrement le salaire minimum (désormais à la hauteur de pas moins de 557€/mois…) après plusieurs années de gel, c’est désormais 20% des travailleurs qui le touchent (en 2008 ils étaient seulement environ 7%). Ceci est la conséquence du gel de salaires dans le public et le privé depuis dix ans, qui tire de plus en plus de travailleurs vers le niveau du salaire minimum. Il n’est pas inutile d’indiquer que la valeur actuelle du salaire minimum est inférieure de 7%, en termes réels, au premier salaire minimum créé au Portugal, en 1974, juste après la révolution. En outre le salaire mensuel moyen actuel est supérieur d’à peine 5% en termes réels à celui d’il y a 43 ans. En sachant que l’éventail des salaires s’est significativement élargi, cela veut dire que la plupart des travailleurs portugais a des salaires réels égaux ou inférieurs à ceux que touchaient leurs parents et grands-parents il y a 43 ans. La conséquence : ces dernières années, plus de 400.000 jeunes travailleurs portugais ont émigré. Cette fois-ci, pas les paysans illettrés des années 1960, mais des jeunes souvent hautement qualifiés, dont la formation a coûté des millions au pays. Voilà les merveilles de l’adhésion à la CEE en 1986!

Le rapport FMI du 15 septembre 2017, dans le cadre des consultations annuelles, explique : « L’amélioration budgétaire en 2016 résulte principalement de la baisse de la consommation et de l’investissement publics, ce qui va probablement s’avérer difficile à reproduire dans les années à venir. Depuis 2012, les dépenses publiques d’investissement au Portugal sont au-dessous de la moyenne de zone euro (2,1% comparés aux 2,7 du PIB) et sont tombées à un niveau historiquement bas en 2016 (1,5% du PIB) alors que les dépenses courantes ont en grande partie évincé l’investissement public. » Le même rapport poursuit : « Augmenter le potentiel de croissance de l’économie exigera aussi que de nouvelles réformes structurelles en finissent avec les obstacles toujours importants à l’investissement privé à long terme. Les réformes structurelles devraient se concentrer sur les goulots d’étranglement qui impactent défavorablement la perception de l’environnement des affaires par les investisseurs, y compris les rigidités dans le marché du travail, les procédures juridiques inefficaces, un environnement réglementaire imprévisible et des retards dans les paiements dans le secteur public. » Que penses-tu de ce tableau du Portugal dressé par le FMI ?

Le FMI a évidemment “raison”. Alors que l’économie portugaise telle que mesurée par les indices traditionnels continue de s’éloigner de plus en plus des économies plus développées d’Europe, le gouvernement PS/PCP/BE a utilisé un procédé étonnant pour, tout en atteignant les objectifs du Pacte de croissance et stabilité de l’UE, donner l’impression qu’il “préservait” les petits revenus broyés par l’inimaginable casse de la troïka : il a pratiquement cessé tout investissement public!

Attentif aux directives du FMI et de la Commission, le gouvernement (soutenu par le patronat et la droite) refuse en outre d’abroger les dispositions destructrices du Code du travail introduites par le gouvernement précédent, notamment la “caducité” des conventions collectives, qui a introduit un droit de véto patronal sur toute renégociation des conventions collectives en vigueur, gelant en pratique toute augmentation de salaires.

La politique d’austérité du gouvernement actuel est légèrement masquée par les effets d’une croissance économique assez limitée en 2016/17 (à un rythme de 1,5 à 2% annuels) après des années de contraction. Cette croissance est notamment tirée par un accroissement très important du tourisme, qui bénéficie de l’effet de réduction des flux habituels vers des pays désormais considérés dangereux par les autorités européennes. Cela a permis une réduction du taux de chômage, largement grâce à du travail saisonnier et précaire payé au salaire minimum voire moins.

Le gouvernement portugais est dirigé par le Parti socialiste et est soutenu par d’autres formations « de gauche ». En Belgique, un ancien dirigeant du PC, se revendiquant de l’« éco-socialisme », a écrit récemment : « On rêverait par exemple que le PS puisse s’inspirer du modèle portugais, qu’il mette à sa tête un président marqué à gauche et qui réfléchisse à la possibilité de gouverner réellement à gauche (en ce compris avec le PTB).  Toute la gauche en serait transformée. » Au sein de la FGTB, des dirigeants vantent également le « modèle portugais » qui apparaît aux yeux de nombreux travailleurs,  comme une formule politique possible de résistance à l’Union européenne. Quel est ton point de vue sur cette question ?

Il n’y a aucune résistance gouvernementale au modèle européen. Les budgets 2016 et 2017 ont mérité les éloges de la Commission et du FMI. Le gouvernement a sauvé la plus grande banque portugaise de la faillite (BES) en y injectant des milliards d’euros et en la “vendant” ensuite à un groupe de fonds vautours américain (Lone Star) ; l’UE vient de bénir la vente, acceptant qu’il ne s’agit pas là d’‘aides d’État’ anti-concurrentielles. Cette opération a par ailleurs été approuvée par le parlement par une coalition de circonstance PS-partis de droite avec les voix contre de la gauche.

C’est une caractéristique intéressante du “modèle portugais”: pour les mesures “sérieuses” d’imposition et continuation des politiques de réformes structurelles, privatisations, etc., il se forme une coalition PS – Président de la République (de droite) – partis de droite. Pour les mesures de routine, les quelques mesures de rétablissement des droits des travailleurs, ainsi que pour l’approbation des budgets d’austérité, il y a une coalition PS-PCP-BE. Le gouvernement s’appuie donc sur une coalition à géométrie variable qui couvre toutes les fractions parlementaires…

Vous vous demanderez: mais comment la “gauche parlementaire” accepte-t-elle de jouer ce rôle? Et bien, elle l’accepte. Un journaliste de droite commentait récemment dans Público, le principal quotidien du pays: “Quelqu’un s’est-il rendu compte du pompeux Plan national de réformes et du crucial Programme de stabilité, pièces-maîtresses de la politique fiscale jusqu’en 2021? Oui, mais pas vraiment. Pourquoi donc?” Il y répondait lui-même: “Le Bloc et le PCP sont à ce point dociles qu’ils en arrivent à avaler un programme politique de moyen terme appuyé sur une orthodoxie financière qui fait les délices du FMI, calme Francfort et sanctifie le gouvernement aux yeux des marchés.”

Dans ce sens, la prévision faite par votre dirigeant éco-socialiste est tout à fait juste : avec le “modèle portugais”, “toute la gauche en serait transformée”. Transformée en machine à dire des platitudes le week-end sur le besoin absolu de “renégocier la dette” et machine à voter docilement pendant la semaine les budgets bénis par la Commission et le FMI. “Transformée” en cinquième roue de Bruxelles en somme.

Le Premier ministre portugais socialiste Antonio Costa, aux côtés de Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne (18 février 2016).
  1. BE : Bloco de Esquerda, rassemblement de partis issus de la crise du stalinisme avec l’appui de groupes se revendiquant du trotskisme.
  2. source Eurostat: http://appsso.eurostat.ec.europa.eu/nui/images/ext_site5_header.png).
  3. source : https://www.imf.org/en/Publications/CR/Issues/2017/09/15/Portugal-2017-Article-IV-Consultation-Press-Release-Staff-Report-and-Statement-by-the-45254

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s