DR n°2- L’Islande et le capital financier.

Dans de nombreux débats sur la situation politique, l’Islande est souvent citée comme exemple dans la question du rapport entre la population et les banques. En particulier, en Belgique, le CADTM (1) a propagé l’idée selon laquelle  « sous la pression des mobilisations citoyennes, l’Islande a refusé de rembourser une dette engendrée par une crise bancaire privée dont le gouvernement n’était pas responsable. » » (newsletter, 22 avril 2016) Ou encore : « Ce petit pays de 320 000 habitants a, en effet, démontré qu’il est tout à fait possible de poursuivre en justice les responsables de la crise financière et de les condamner à des peines d’emprisonnement. » (newsletter, 20 février 2016) L’Islande est également mise en évidence dans le film Demain qui vante l’expérience de la « constitution citoyenne ».

En réalité, l’Islande n’est pas ce pays révolutionnaire qui nous est présenté. Cette idée selon laquelle le peuple islandais a affirmé sa volonté face aux banques accorde de fait une importance démesurée aux référendums des 6 mars 2010 et 9 avril 2011 qui ont refusé un plan de remboursement aux gouvernements des Pays-Bas et du Royaume-Uni de 3,8 milliards de dollars perdus par la banque Landsbanki. Il se fait, d’une part, que les épargnants anglais et néerlandais avaient été couverts par leur gouvernement respectif et d’autre part, que la banque islandaise elle-même a commencé par la suite à rembourser les gouvernements anglais et néerlandais, en liquidant ses actifs.

Par ailleurs, ce règlement financier favorable aux gouvernements anglais et néerlandais s’opère avec le soutien de l’Association européenne de libre-échange (AELE) à laquelle est soumise l’Islande (l’AELE est de fait une instance soumise à l’Union européenne via l’accord sur l’Espace économique européen de 1994). En bref, les référendums islandais ont été contournés et le système financier national a pu continuer à tourner comme avant, sous le contrôle du FMI.

Le journal patronal français LaTribune.fr du 1er juillet 2016 expliquait : « Lorsque la crise financière mondiale éclate en septembre 2008, l’Islande est en première ligne. Les trois grandes banques du pays, Kaupthing, Glitnir et Landsbanki, ne peuvent plus se refinancer. Elles sont virtuellement en faillite. (…) Le gouvernement islandais se contente de garantir les dépôts des Islandais dans les banques islandaises. (…) Contrairement à ce que l’on entend souvent, l’Islande n’a donc pas refusé de sauver les banques, elle a choisi ce qu’elle voulait sauver dans son secteur bancaire. Le pays a choisi de préserver sa demande intérieure plutôt que ses créanciers internationaux. Elle a réduit un fardeau qui, de toute façon, eût été intenable pour l’économie islandaise. Ce choix était donc inévitable. (…) Ce choix dans les créanciers n’a pas permis d’éviter l’austérité. Pour renflouer la partie « saine » des banques et la banque centrale du pays, l’Etat a dû emprunter 3,2 milliards d’euros au FMI et à ses voisins scandinaves. La dette publique est passée de 28,5 % du PIB en 2007 à 96,4 % en 2015. Les dépenses publiques ont aussi été réduites en conséquence. » 

A la suite de leur participation à la conférence ouvrière mondiale de Mumbai (novembre 2016), les militants du parti politique islandais Front du peuple ont organisé en janvier une réunion de compte-rendu. Comme le rapportait le numéro du 1er février de La Tribune des travailleurs, hebdomadaire du Parti ouvrier indépendant (France), cette réunion s’est tenue dans une situation marquée par la grève des marins pêcheurs employés sur les bateaux usines. « Cette grève a commencé il y a sept semaines. Les marins demandent une augmentation de salaire, le paiement de leurs repas et de leurs vêtements de travail lorsqu’ils sont en mer. La pêche représente 17 % de l’activité économique nationale. Les pêcheurs – syndiqués à 90 % comme le reste des salariés – ont rejeté une première proposition d’accord jugée inacceptable. Les négociations sont gelées et tous les bateaux de plus de quinze tonnes bloquées dans les ports. Les familles sont payées par le fonds de grève.

La situation dans l’enseignement est marquée par un mécontentement profond. L’accord qui a été récemment signé sur le contrat de travail – nombre d’heures de cours et augmentation de salaires – qui lie chaque enseignant aux municipalités n’est que provisoire. Des négociations décisives sont en cours sur le système de fonds de pension car les retraites sont menacées. Par tous les moyens il s’agit ici de faire payer aux travailleurs Islandais la note de la faillite de 2008 alors que le gouvernement ose annoncer la tenue d’un référendum en 2020 pour ou contre l’adhésion à l’UE. »

Thorvaldur Thorvaldsson, président du Front du Peuple, charpentier : « Ici de plus en plus de travailleurs ont le statut d’auto-entrepreneur, c’est mon cas. C’est l’individualisation, c’est une arme contre la solidarité, contre l’action collective de la classe ouvrière. » Tamila, institutrice d’école maternelle : « Oui il faut être indépendant et rompre avec les institutions militaires comme l’Otan ou du capital comme l’UE. L’indépendance de classe est essentielle. Moi je ne veux pas que l’on me dise ce que je dois faire chez moi. Avec l’UE, c’est la souveraineté nationale qui est en cause. » Thorvaldur : « L’Union européenne est une institution du capital, et pas plus que le capital, l’UE ne peut être réformée. Je partage tout ce qui a été dit sur l’UE, le Brexit. Nous avons ici une bataille importante avec le référendum sur l’adhésion à l’UE que le gouvernement a programmé pour 2020. »

On peut donc se poser la question : quel est l’intérêt de présenter l’Islande comme un paradis du progressisme ? La réponse à cette question est politique. Il s’agit de faire croire que des solutions positives peuvent être trouvées dans le cadre du maintien du régime capitaliste, sans devoir mettre à terre ses institutions que sont l’Union européenne ou le Fonds monétaire international. En clair, il s’agit de demander aux militants ouvriers et aux jeunes de renoncer à la nécessité de la révolution.

Dans Contribution à la critique de l’économie politique (1859), Marx écrivait : « À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est qu’une expression juridique, avec les rapports de propriété à l’intérieur desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports se changent en entraves pour ces dernières. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. »

Dans les 20 dernières années du 19ème siècle, le capitalisme passe au stade impérialiste. Le capital industriel fusionne avec le capital bancaire pour devenir le capital financier. L’argent fait de l’argent sans passer le parcours contraignant du cycle de production et de la vente des marchandises. Mais comme seul le travail humain peut créer une valeur nouvelle, ce circuit financier, apparemment autonome, a nécessairement un caractère parasitaire. Il ouvre la voie au développement de la spéculation.

La fusion du capital bancaire et du capital industriel provoque la constitution d’oligarchies financières gigantesques qui finissent par dominer toutes les autres formes de capital. Le parasitisme du capital financier prend également la forme d’une part grandissante des dépenses d’armement et du militarisme dans l’économie capitaliste. 

En 1916, Lénine établit que le stade final du capitalisme (final parce qu’ayant épuisé sa mission historique de développement des forces productives) est devenu un capitalisme parasitaire et putréfié. Cela veut dire qu’au terme d’une longue période relativement pacifique (relativement parce que, dans les colonies, ce n’était pas du tout pacifique), plus exactement au terme d’une longue période de ‘paix armée ‘, le capitalisme entre dans l’ère des guerres et des révolutions (1ère guerre mondiale et révolutions russe et allemande). Cent ans sont passés, nous sommes toujours dans cette même ère.

(1) http://www.cadtm.org/Islande?lang=fr. Le Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde (CADTM) est une association créée en 1990, à l’initiative de responsables du courant « 4ème Internationale – Secrétariat unifié ». Le CADTM prône les audits pour déterminer « les dettes illégitimes ». Dans un appel lancé en février 2017 à son initiative, il est indiqué : « Il y a des pays européens où la suspension des remboursements est une mesure de nécessité absolue et prioritaire, comme dans le cas de la Grèce dans le but de répondre avant tout aux besoins sociaux et de garantir les droits humains fondamentaux. C’est aussi un élément clé d’une stratégie d’autodéfense. En Espagne, au Portugal, à Chypre, en Irlande, cela dépend du rapport de forces et de la conjoncture. Dans d’autres pays, il est possible de réaliser d’abord l’audit et ensuite décider de la suspension des remboursements. Ces mesures doivent être mises en œuvre en tenant compte de la situation spécifique de chaque pays. » Il est donc question de « suspensions des paiements », soit une mesure temporaire qui s’accompagne forcément de « négociations avec les banques », ce qui n’a rien à voir avec l’instauration d’un nouveau régime économique fondé sur l’expropriation du capital.

(2)http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/l-islande-ne-donne-pas-des-lecons-qu-en-football-mais-aussi-en-economie-583941.html

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